Je n'ouvre pas le paquet, je l'éventre. J'enfourne les tartelettes au chocolat les unes après les autres. En moins de trois minutes, j'ai englouti les neuf sachets individuels. Encore la bouche pleine, j'ouvre deux Balistos, et puis un Snickers, quatre Twix, quatre Kitkat...

Ça y est, je me sens enfin pleine. Mes mains cessent de déchiqueter les emballages, mes machoires se mettent au repos. Mon ventre est tiré au maximum. Mais, en même temps que cette sensation de plénitude radicale que je recherche vient aussi, accablante, terrassante, la culpabilité.

Cette haine féroce de moi-même.

Pourquoi ai-je craqué ?! Cela faisait six jours que je tenais le coup. Ce soir, sentant monter une crise, j'avais même accepté d'aller au restaurant avec ma mère et son compagnon. Et là, les prémisses de la crise s'étaient manifestées: beignets de ricotta en entrée + plat de pâtes le plus bourratif + au moins six tranches de pain. Et surtout, surtout, durant tout le dîner, la visualisation mentale de l'épicerie en bas de chez moi ouverte même le dimanche où je me vois déjà dévaliser le rayon sucreries. Comme toujours dans ces moments compulsifs, je vais acheter beaucoup trop, pour être sûre de ne pas manquer.

La culpabilité s'accompagne bien sûr du dégoût de moi-même, le plus profond, proche de la répulsion. J'imagine tous les glucides et lipides que j'ai ingérés embouteillés dans mon estomac. J'imagine, j'ai même l'impression de sentir! les cellules graisseuses de mon ventre, de mes fesses, de mes cuisses et de mes hanches se gonfler. En une soirée de craquage, j'ai pris trois kilos, c'est sûr. Il me faudra plus d'une semaine pour les reperdre – pour peu que je ne recraque pas d'ici là.

Un peu plus tôt dans la soirée, le compagnon de ma mère (qui est psychologue, soit dit au passage) m'avait soutenu que si je le voulais vraiment, si je luttais, je pouvais contrôler mes pulsions alimentaires. Suis-je donc si faible que ça pour, depuis un an et demi, y succomber, encore et toujours ? Suis-je schizophrène ? Suis-je masochiste ? Suis-je un cas désespéré ?

Mon ventre commence à gémir. Je me laisse échouer sur mon lit. En boule, j'attends la douleur broyeuse de boyaux familière qui ne va plus tarder. Avant de tomber dans un sommeil comateux, je me jure que je ne verrai personne de ma connaissance avant d'avoir perdu les kilos repris.

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